On ne sort pas indemne du 4ᵉ Humain. Derrière les rires, quelque chose reste, plus sombre, plus dérangeant.
Avec Le 4ᵉ Humain, Taoufik Jebali ne cherche pas à rassurer. Il met le spectateur face à un malaise qui ne disparaît pas avec le rideau.
Le 4ᵉ Humain ne raconte pas une histoire. Il expose un état. Celui d’un monde où l’on regarde sans agir. On sourit pendant la pièce. Mais en sortant, c’est autre chose qui reste. Un malaise discret, une impression que quelque chose nous concerne déjà.

Le 4ᵉ humain est la nouvelle pièce mise en scène par Taoufik Jebali, où on le retrouve sur les planches plus de dix ans après sa dernière apparition dans Zero Virgule. Le mot absence reste relatif. Ceux qui fréquentent El Teatro savent qu’il n’a jamais quitté cet espace. Il a continué à écrire, à former et à mettre en scène.

Écrire sur Le 4ᵉ Humain après une seule vision reste un exercice délicat. Le théâtre de Taoufik Jebali ne se donne pas immédiatement. Il s’installe, il travaille en nous, et il évolue aussi.

Le retour de Taoufik Jebali sur scène n’est pas anodin. À El Teatro, il s’inscrit dans une continuité. Celle d’un lieu où les générations se croisent, où certains ont grandi, sont revenus, ont transmis. Cette circulation entre les âges nourrit aussi l’écriture et la mise en scène.

Dès l’entrée en salle, un texte est projeté. Il pose le cadre et prépare le regard :

 Pour celles et ceux qui sont partis et ont laissé en nous une trace indélébile…
À Zeineb, Chadli, Ridha, Béchir, Badri… et tant d’autres.
Ce théâtre que nous poursuivons sans vous n’est ni un espace de divertissement, ni une démonstration, ni un luxe.
C’est un acte de défense, une manière de survivre.
Le monde que vous avez laissé derrière vous n’est plus digne de vous.
Nous avançons sur les traces des victimes, pendant que les écrans célèbrent les bourreaux.
La haine s’organise, la guerre se vend, la liberté se raconte comme une histoire pour enfants.
Il ne reste presque rien… sauf ce théâtre.
Dernier reflet. Dernier refuge. Dernière preuve que nous ressentons encore, et que nous restons, malgré tout, des êtres humains.

Un texte qui agit comme un seuil. Il annonce une expérience plus qu’un spectacle. Il porte aussi un hommage discret, notamment à Zeineb Farhat, présente en filigrane dans la mémoire du lieu.

Sur scène, la pièce interroge l’humain d’aujourd’hui. Un humain qui ressent moins, qui se détourne du politique, de l’injustice, du collectif. Un humain absorbé par les écrans, les flux, les images.

C’est ça le rôle du théâtre… le théâtre doit provoquer de manière positive… créer une nouvelle lumière dans l’esprit, dans la vie, dans l’univers, dans l’existence et dans le ressenti ».
La pièce ne donne pas de réponses. Et il n’y en a peut-être pas. Taoufik Jebali pour Diwan Fm

Le spectacle avance par fragments. Il ne suit pas une narration classique. Cette forme épouse un monde éclaté, difficile à saisir de manière continue.

Visuellement, la scénographie occupe une place centrale. Lumière, ombres, volumes construisent le sens. Les projections et les éléments numériques s’intègrent sans effet démonstratif. Les sacs à main, portés par les personnages féminins, deviennent des objets chargés de sens, presque des extensions de leurs histoires, de ce qu’elles transportent avec elles.

Le corps est au centre du dispositif. Les acteurs répètent, déconstruisent, rejouent. Certains apparaissent masqués, comme si l’identité devenait instable, fragmentée, filtrée. Cette répétition renvoie à notre rapport aux images et aux contenus qui circulent sans arrêt.

Sur la présence de « Si Taoufik » sur scène comme acteur, Arwa Rahali, a confié au micro de Mosaïque fm

L’équipe elle-même ne s’attendait pas, au départ, à voir Taoufik Jebali monter sur scène. Cette présence change la lecture du spectacle.

Pour celles et ceux qui connaissent El Teatro, voir Taoufik Jebali partager la scène avec sa fille Sourour ajoute une dimension particulière. Cela s’inscrit dans une continuité générationnelle propre à cet espace, où les parcours se croisent et se prolongent.

Dans cet univers, le théâtre ne cherche pas à être accessible à tout prix. Taoufik Jebali ne cherche pas à plaire. Et si cela ne se perçoit pas immédiatement en regardant ses pièces ou en l’écoutant, cela apparaît clairement à travers ses prises de parole, notamment sur ses publications Facebook.

Yasmine Dimassi, assistante à la mise en scène, résume cette démarche :

Les travaux avec Taoufik Jebali posent toujours des questions sur l’humain et sur ce qui vient après, sans donner de réponses claires. Chaque spectateur construit sa propre lecture.

Ce qui reste après la pièce, ce n’est pas une réponse, mais un trouble. On en sort avec des questionnements internes. Sur l’humain, sur les apparences, sur ce que nous sommes en train de devenir.

Même si on sourit pendant la pièce, le fond reste profondément triste. Une forme de fin de l’humanité semble se dessiner, dans une forme d’acceptation silencieuse.

Le 4ᵉ humain n’est pas une figure lointaine. Il est déjà là.

  • Texte, conception et mise en scène : Taoufik Jebali
  • Interprétation : Amina Bdiri, Salima Ayari, Arwa Rahali, Hedy Hlel, Mehdi El Kamel, Sourour Jebali, Taoufik Jebali
  • Assistante à la mise en scène : Yasmine Dimassi

Photos par El teatro

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