Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés, était à Tunis pour présenter son livre « Quand le monde dort, récits, voix et blessures de la Palestine », édité par Cères Éditions. Un ouvrage qui se lit comme un documentaire et qui dérange, parce qu’il oblige à regarder en face ce qu’on préfère ne pas voir.
Elle fait partie des rares voix qui portent, et qui s’indignent ouvertement. Francesca Albanese est rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés. Pour avoir dit la vérité sur Gaza, elle a été sanctionnée par les États-Unis : comptes bancaires gelés, mesures réservées aux criminels en fuite, appliquées à une experte indépendante de l’ONU, bénévole, protégée par les conventions internationales. Elle sort aujourd’hui un nouvel essai.
C’est en marge de la Foire du livre de Tunis qu’une rencontre-débat a été organisée par Cères Éditions autour de « Quand le monde dort, récits, voix et blessures de la Palestine ». La séance de dédicace, prévue sur le stand de l’éditeur, a été déplacée en salle de conférence pour des raisons de sécurité. La salle était pleine. Ce déplacement discret dit, à lui seul, beaucoup de choses sur le monde dans lequel nous vivons, et sur ce que représente aujourd’hui cette femme qui a fait de la vérité sur la Palestine son combat quotidien.
Francesca Albanese est aussi une femme. Elle l’a rappelé en rendant hommage à son mari Max, visiblement émue aux larmes.
La mafia fait peur. Mais on s’est trouvés, et on fait de notre mieux pour faire grandir nos enfants avec des principes solides. Mes enfants ont souffert. Le petit avait six ou sept ans quand j’ai commencé à exercer comme rapporteuse de l’ONU, ce qui a nécessité de nombreuses absences. Lui risque sa carrière chaque jour. Elle a été remise en question, ralentie.
Des mots simples, qui disent le prix humain, familial, intime, que coûte le fait de ne pas se taire.
Un livre qu’on dévore sans s’en rendre compte
« Quand le monde dort, récits, voix et blessures de la Palestine », publié par Cères Éditions, est difficile à classer. Albanese elle-même l’admet :
J’ai du mal à décrire ce livre en termes de genre. La maison d’édition en Italie ne savait pas où le classer, parce que c’est clairement un texte qui parle de droit, d’histoire, de politique, mais écrit à la première personne, avec une dimension de mémoire, de mémoire à travers celle des autres. Je pense que mes livres ont une caractéristique commune : ce sont des voyages à travers mes yeux, de ce que je vois en Palestine comme ailleurs
« Quand le monde dort » est écrit à la première personne. Il parle d’histoire et de mémoire, raconté à travers les histoires des autres. »
Ce flottement est en réalité sa force.
On le lit comme on regarde un documentaire. On suit cette femme de ville en ville, de rencontre en rencontre, et on comprend progressivement son parcours. L’introduction, de 12 pages,, pose le cadre et qui elle est. Ensuite, ce sont des histoires vécues qui avancent, et avec elles, des questions de droit, d’histoire et de géopolitique abordées sans jamais alourdir la lecture. C’est exactement ce qui manquait : un livre sur la Palestine qu’on peut lire sans être spécialiste, et qu’on ne peut pas refermer indifférent.
Hind Rajab et la privation d’enfance
Le premier chapitre porte le nom de Hind (pour Hind Rajab) . Il est dédié à ce que Francesca Albanese appelle « l’unchilding », la privation d’enfance. À la date du 7 octobre 2023, son rapport indiquait déjà plus de 1 400 enfants tués entre 2008 et 2023. Du 7 octobre 2023 à 2025, ce chiffre dépasse les 17 000. Elle décrit une vie accompagnée d’une peur constante, de traumatismes installés, d’emprisonnements arbitraires. Elle aborde les nouvelles formes de torture et le système carcéral. On apprend par exemple que la peine prévue pour un jet de pierre est de dix ans, et peut aller au-delà s’il y a intention de nuire.
En donnant des noms à ses personnages, qui sont réels, elle a humanisé ce qu’on avait arrêté de faire.
Les dessous du décor
Le livre dévoile aussi des réalités moins visibles. En louant un logement à Jérusalem, Albanese a demandé de l’aide pour ne pas vivre dans une maison volée par le colonisateur. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde, y compris de certains qui travaillent dans des ONG de soutien, par ignorance peut-être. En Israël, tout citoyen doit effectuer le service militaire : trois ans pour les hommes, deux pour les femmes. En cas de refus, plusieurs mois de prison. Après le service, ils restent à disposition jusqu’à leurs quarante ans. L’endoctrinement commence dès la naissance.
On découvre également l’existence, au sein de l’ONU, d’instances comme UN Watch,
en théorie chargée de surveiller le respect des principes de la Charte des Nations unies, en pratique un véritable instrument de propagande israélienne au cœur des Nations unies.
Elle aborde les concepts de suprématie raciale, qui n’ont pas disparu avec Hitler.
L’histoire est écrite par les vainqueurs, qui sont souvent aussi les bourreaux. Mais les survivants portent leur histoire en eux »,
écrit-elle à la page 109.
Des amitiés qui résistent
Ses amitiés sont précieuses et traversent le livre. Elle raconte ses échanges avec Alon Confino, professeur italo-israélien spécialiste d’histoire et d’études juives à l’université d’Amherst, directeur de l’Institut pour les études sur l’Holocauste, les génocides et la mémoire aux États-Unis, et avec Amos Goldberg, professeur d’histoire juive et d’études contemporaines du judaïsme à l’université hébraïque de Jérusalem. Ces voix israéliennes qui résistent à l’intérieur même du système sont présentes dans le livre, et elles comptent.
On apprend aussi que des groupes de pression aux Nations unies ont imposé la définition de l’IHRA sur l’antisémitisme, une définition qui intègre d’office les critiques d’Israël. elle écrit que même si
Juridiquement non contraignante, elle est pourtant appliquée dans les administrations, les universités et les entreprises.
Ce qu’on a perdu à Gaza
Dans ses cinq rapports sur le génocide, dont « Anatomie du génocide », Albanese a documenté ce qu’Israël a fait pendant cinq mois d’attaque militaire à Gaza. Mais lors de la rencontre, elle a dit quelque chose que ses rapports seuls ne peuvent pas contenir :
Même mes rapports, aussi solides soient-ils, ne permettent pas de rendre compte de l’humanité qu’on a perdue à Gaza. Il y a tellement d’histoires, tellement de cultures, tellement de beauté. »
C’est ce qui l’a amenée à écrire ce livre, et un autre, à paraître prochainement en italien.
L’appel qui dérange
La salle était tunisienne, et Albanese ne l’a pas oublié. Elle a interpellé la salle sur le BDS, le mouvement de boycott, de désinvestissement et de sanctions contre Israël.
Comment est-il possible que le BDS, le mouvement de boycott, de désinvestissement et de sanctions contre Israël, qui s’oppose à tous les réseaux de complicité rendant possible la continuation du génocide, de l’occupation et de l’apartheid, n’ait pas plus d’ampleur ici, dans ce pays ?
a-t-elle dit sans détour.
Parce que, voyez-vous, on est paresseux. On dit : je suis né tunisien, j’ai été biberonné sur la question palestinienne.. Mais vous faites quoi, au juste, pour la Palestine ? Si vous n’arrivez même pas à boycotter Coca-Cola ou Zara, ça me choque. Zara est toujours pleine de monde. Pouvez-vous arrêter d’acheter les biens et les services que le mouvement palestinien vous demande de ne plus acheter ?
Elle a également exprimé sa solidarité aux journalistes d’investigation , rappelant que museler le journalisme d’investigation est un problème qui concerne tout le monde, pas seulement les journalistes.
Ce qu’on est
Albanese a expliqué sur ce qui donne son sens profond au livre.
La Palestine est devant nous comme une fracture, comme une blessure, mais aussi comme un miroir qui nous dit ce qu’on est. Si on est capable de ressentir la douleur des autres, c’est un appel à faire la chose juste.
Elle conclue par un appel collectif à agir
Je voudrais que vous repartiez d’ici avec une question : est-ce que je fais le maximum pour qu’il n’y ait pas de violence contre les plus vulnérables dans mon espace de vie ? Mon mari et moi, on se dit qu’on a un privilège. Et si on ne peut pas être un symbole, on veut être un exemple. Même quand on attaque tout ce qu’on a construit dans une vie, on veut la justice. C’est pour ça que je ne me suis pas opposée au choix de mon mari et de ma fille de treize ans de porter plainte contre le président Trump
Ce livre n’est pas un livre de plus sur la Palestine. C’est un livre sur ce que nous choisissons de voir, ou de ne pas voir, quand le monde dort.
« Quand le monde dort, récits, voix et blessures de la Palestine », Francesca Albanese, Cères Éditions.
